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L’année dernière, lorsque je suis arrivé au Touquet après avoir pédalé 2500 km, ma première phrase fut “plus jamais ça”. L’aventure avait été si belle, mais aussi tellement éprouvante. Et puis les mois sont passés, les copains partageaient les photos, se réinscrivaient, et l’organisation annonçait que le parcours changeait de sens pour partir cette année du Nord et terminer à Mandelieu, au bord de la Méditerranée. Je ne sais si c’est ma mémoire sélective qui me fit penser uniquement aux moments de joie et oublier les galères mais me réinscrire sur la grande distance fut comme une évidence pour moi.


Cette année, je partais avec peu de kilomètres dans les jambes (5000), la faute à une première partie d’année d’avantage orientée course à pieds et en prenant le départ, je pensais naïvement que l’expérience de l’année dernière me permettrait de rejoindre la ligne d’arrivée sans trop d’encombre au prix de courtes nuits et de longues heures de selle. C’était sans compter sur une météo déchainée tout au long du parcours et à un tracé légèrement modifié qui ne laissa que très peu de répit au corps et à la tête.

Pourtant, les premières heures de course furent grandement facilitées par un vent dans le dos qui nous propulsa vers la Picardie puis la Normandie. Je tutoyais encore les 30km/h de moyenne après 3h de course. Mais les orages au loin s’approchant à grand pas effacèrent cette excitation des premiers kilomètres. En plein milieu de la nuit, nous voila alors pédalant sous une pluie intense, les éclairs illuminants l’infini pour s’abattre non loin de nous. Le ciel en furie me maintenait éveillé sans mal et je ne fermais pas l’œil de la nuit. Je passais le Pont de Normandie à 3h15 du matin, lui qui m’avait causé tant d’angoisses l’année dernière lorsque les bourrasques de vent me projetaient presque sur la route traversée par ces gigantesques monstres sur roues. À cette heure-ci, il est désert. Le jour se levant enfin mais la pluie nous accompagne encore. J’ai le plaisir de constater que ma veste de pluie est bien étanche, mais je ne réalise pas encore que rouler tant d’heures les pieds mouillés va devenir très problématique pour la suite de l’aventure.

Le soleil sort enfin et j’arrive au Mont-Saint-Michel (km 474) à 13h30. Je ressens les premiers signes de fatigue et je fais une sieste de 8 minutes avant de repartir. Je continue en direction de St-Malo avant de commencer ma longue diagonale vers les Alpes.

Samedi 18 juin, 18h31. C’est le moment de s’élancer à nouveau pour une semaine d’aventure.

Avant le départ, je m’étais fixé l’objectif de parcourir 400 km par tranche de 24 heures avant d’arriver dans les Alpes. Après un tour de cadran, mon compteur indique 588 km. Je réalise que je suis parti en trombe mais je continue sur ma lancée. J’arrive au Check Point du km 655, à Quelaines-Saint-Gault, en Mayenne à 21h45. J’y dors 2h30 avant d’y repartir à minuit et demi. Contrairement à l’année précédente, deux bases de vies sont placées sur le parcours entre le Touquet et les Alpes. Je profite du confort des lits de camp en intérieur pour reprendre des forces les deux premières nuits. J’arrive au CP2 de Gueugnon (km 1122) le lundi à 23h21 et je repars 3h30 plus tard.

J’espérais que les premiers jours me permettent d’enchainer des kilomètres faciles afin d’arriver “frais” dans les Alpes mais il n’en était rien rien : le nouveau parcours était bien plus vallonné et donc plus difficile. Les lignes droites à perte de vue tracées comme des montagnes russes atteignent le mental à petit feu. Presque aucun commerce à l’horizon pendant deux jours. Un thermomètre qui grimpe toujours plus haut. Les Monts du Lyonnais puis de l’Ain, me voici enfin en Savoie, sur les rives du Lac du Bourget. 19h30, la traversée des Bauges comme échauffement et me voici enfin dans les Alpes, au pied du très exigeant col de la Colombière. Je réalise que ma veste de pluie s’est fait la malle. Heureusement que j’ai encore ma doudoune, espérons qu’il ne pleuvent pas trop dans les Alpes. J’enchaîne les kilomètres dans la nuit noire pour arriver au sommet à 2h du matin. Je fais une sieste de 10 minutes au sommet pour entamer la descente en toute sécurité.

Il est déjà tard dans la nuit et la vallée de l’Arve entre Cluses et Sallanches est interminable. Il reste alors 500m d’ascension pour atteindre la base de vie de Megève, il pleut à grosses gouttes et les pourcentages sont parfois terribles, presque trop pour mon 36×34. J’arrive enfin à Megève à 5h du matin, bien entamé. Seule l’idée d’un abris et d’un lit confortable m’a donné la force nécessaire pour avancer jusqu’à là. Il faut que je dorme et je profite d’une bonne douche chaude avant de fermer les yeux.

9h30. Je suis devant les grilles de l’Intersport de Megève pour son ouverture. Je repars avec une veste de pluie à 17,99€, elle me sera d’une utilité sans faille jusqu’à l’arrivée. Au moment de repartir, je suis fébrile en pensant aux monstres de granite qui me feront face pendant deux jours. Les Saisies ouvre le bal, puis le Cormet de Roselend avant de débuter le gigantesque Iseran et ses 2770m d’altitude. Après quelques kilomètres d’ascension, un orage terrible s’abat sur moi. La route se transforme rapidement en torrent qui dévale la pente alors que je fais ce que je peux pour avancer à contre-courant. Par chance, cette épisode ne dure pas longtemps. Je ne vois pas le message de l’organisation qui demande de s’arrêter et je continue la longue montée : j’arrive au col à 19h30. Km 1657, 4 jours et 1h de course.  Quelques photos et il faut vite redescendre, où les températures sont plus clémentes. La descente est longue mais permet de souffler un peu. Avant le prochain col, la traversée de la vallée de la Maurienne est interminable -et dire que je l’ai fait dans le sens de la montée l’année dernière…

Arrivé à St-Michel-de-Maurienne à 22h30, j’entame les 850m de dénivelé du Col du Télégraphe. Mes pieds, qui ont pris la pluie trop longtemps depuis le début deviennent si douloureux qu’il en devient impossible pour moi de pédaler. En réalité, mes plantes de pieds ont gonflé à cause de l’eau, au point de former des crevasses de plusieurs millimètres de profondeur. Je suis en perdition, pédalant les pieds en dehors des chaussures quand Hugues, mon coéquipier de la Team Ultra arrive à ma hauteur. Je serre les dents et m’accroche pour terminer cette montée mais elle est si longue. On arrive à Valloire vers minuit, à quatre cyclistes. Très courte nuit sur la terrasse d’un restaurant avant de nous élancer pour la montée du Galibier vers 3h. Mes plantes de pieds ont légèrement dégonflées. Nous avons la montagne pour nous et la montée est agréable. Il fait frais, le silence nous entoure. Sommet à 5h du matin, premières lueurs du jour, magnifique spectacle.

Le calme de cette première ascension ne laisse rien présager de la brutalité de la journée qui s’annonce. Le col de Sarenne jusqu’à l’Alpe d’Huez puis le Glandon sous la canicule sont extrêmement difficiles. Je souffre énormément. De plus, les irritations à la selle apparues dès le deuxième jour ne me lâchent toujours pas. Je vide des tubes de crème et serre les dents pour avancer.

À la descente du Glandon, je vois au loin des cyclistes arrêtés, un vélo à terre. Je crains le pire. Je reconnais au loin les deux participants qui font équipe ensemble, que j’ai souvent croisé depuis le départ et avec qui j’ai grimpé le Galibier cette nuit. Je m’arrête à leur côté : “ça va ?” – “non, je me suis cassé la clavicule…” Je suis sous le choc.

Tout peut s’arrêter en une fraction de seconde d’inattention ou de malchance. 20 minutes de descente plus tard, je croise l’ambulance qui monte comme une furie, toutes sirènes allumées.

Je croise la route d’Eric dans le Col du Grand Cucheron, alors qu’on contourne Belledonne avant d’atteindre Grenoble. On fait connaissance. Le 1000 km est son premier ultra et il a du mal. On se motive tous les deux pour continuer à avancer alors que le thermomètre est au plus haut. C’est à ce moment là qu’il me dit : “tu as vu qu’il y a eu un mort ?”

Une heure plus tôt, on a reçu un message de l’organisation nous annonçant la nouvelle. Un homme est mort, fauché par un chauffard faisant un tout droit dans un rond point à Mâcon. C’était mercredi 22 juin. Il avait 56 ans et n’avait rien demandé à personne sinon de faire du vélo.

Je n’avais pas vu le message. Je suis sans voix.

À ce moment là, je comprends que la course telle que je la concevais depuis le départ est finie. Que le manque de sommeil qui est notre plus coriace adversaire ne peut justifier de nous mettre en danger. Qu’une hypothétique place dans un classement dont personne ne se souviendra ou deux heures de plus sur un chrono ne peut autoriser le moindre risque.

On convient avec Eric de dormir à l’hôtel à Grenoble mais je le perds au prix d’un nouvel orage féroce. J’essaie de retrouver ses coordonnées en vain. J’espère que ça va aller pour lui.

Nous sommes partis depuis 5 jours et je mange mon premier repas assis. Je suis devant la supérette Proxi, sur le trottoirs, seul avec ma salade en boite et mon Coca Zéro. Depuis le départ, j’ai mangé tous mes repas sur le vélo pour ne pas perdre de temps. L’emprise mentale du chronomètre qui ne s’arrête jamais me pèse. Les évènements tragiques dont j’ai été témoins aussi. J’arrive à l’hôtel aux abords de Grenoble et je partage finalement la chambre avec Hugues. Une bonne douche, un lit confortable : je ferme les yeux et je m’endors immédiatement jusqu’à que le réveil ne sonne à 4h le lendemain. Il pleut des cordes dehors. Je ne veux plus, je ne peux plus rouler sous la pluie. Mes pieds me l’interdisent.

On repart à 6h alors que la pluie a cessé pour traverser le Vercors. Les Combes Laval sont toujours aussi majestueuses, elles sont cette année encore dans mon podium des plus beaux paysages du parcours. Après m’être pris une tempête terrible pendant 5  kilomètres, j’arrive au CP de St-Jean-en-Royans à 11h. Je m’étais juré de m’arrêter à la moindre averse mais l’appel du CP était trop fort. Je peux au moins mettre les chaussettes sèches que j’avais laissé dans mon drop-bag.

Je décide de ne pas m’arrêter longtemps. Au moment de repartir, je ne trouve plus mon compteur Garmin que j’avais dans la main 5 minutes plus tôt. Panique. On remue toute la base de vie avec les bénévoles mais rien n’y fait. Incompréhensible. Je ne sais pas quoi faire et me résous à repartir avec Komoot sur mon téléphone mais Simon, qui vient d’abandonner me propose de me prêter le sien pour terminer. Je n’en reviens pas. Je lui dois ma fin de course, je repars.

Je sais que la fin du parcours va être très difficile. La chaleur de la Provence, la route qui n’est plus jamais plate… De plus, je souffre d’une tendinite au talon d’Achille gauche qui agit comme une douleur diffuse qui se réveille à chaque reprise de pédalage après 2 minutes d’arrêt. Cette blessure rajoute une difficulté dont je me serais bien passé pour le sprint final des 500 derniers kilomètres. Au réveil le lendemain de l’arrivée, je ne peux plus marcher.

La journée passe et je suis au pied du Ventoux à 21h. Je sais qu’il me faudra 3h pour monter et j’arrive au sommet à minuit. Je croise plusieurs participants pendant l’ascension et on termine avec Pierre. Discuter me fait du bien. Nous avons le géant de Provence pour nous seuls, le spectacle est magique. La descente est glaciale même en ayant enfilé toutes mes couches et mon tour de cou. La pente vers Bedouin est si raide et je prends toutes les précautions pour rester sur le vélo. La descente est longue. L’approche vers la base de vie du Bed n Bike de Mormoiron aussi mais j’arrive enfin. Je croise Alvaro, fondateur de Holyfat qui terminera le 1000 km avec succès le lendemain.

J’essaie de dormir dehors mais je suis congelé dans ma doudoune. Je me mets à même le carrelage, entre les cyclistes entassés, le confort est inexistant et je dors très mal. Le réveil sonne à 4h. J’ouvre la porte des sanitaires et je tombe nez à nez avec Simon, le visage en sang, soigné par une infirmière. Je suis à nouveau ébahit par la scène. On a longtemps roulé ensemble lors des premiers jours et Simon n’a pas l’air d’aller. Il est tombé dans la descente du Ventoux. Une semaine plus tard, je ne réalise toujours pas qu’il terminera finalement la course quelques heures après moi avec un courage sans nom.

Le dernier jour, je lutte encore contre ma douleur au talon qui se fait de plus en plus envahissante. Le terrain est difficile, en faux plat montant pendant 200 km. Les gorges du Verdon sous la canicule sont épuisantes et les voitures qui doublent sans respecter de distance de sécurité me rendent fou, surtout après tout ce qu’il s’est passé ces derniers jours. Je me dis que c’est ma dernière épreuve d’ultra sur route. On verra.

Les deux ou trois derniers cols sont longs car la tête est déjà à l’arrivée, pourtant il faut encore pédaler. Les derniers faux-plats avant la descente vers Grasse puis Mandelieu semblent interminables. Je retrouve par hasard mon collègue Alexis qui fait une performance tonitruante pour son premier 500km. On fais les derniers kilomètres ensemble.

Je termine finalement un peu après 22h le samedi, après environ 7 jours et 3 heures de course.

Au moment de poser le vélo, une multitude de sentiments se mélangent dans ma tête. Je suis bien sûr heureux d’être arrivé au bout de cette course donc la solide mâchoire s’est refermée sur plus d’un concurrent. Passer la ligne d’arrivée, c’est avoir su déjouer tellement de pièges que c’est un exploit en soi.

Je suis également fier du temps que j’ai mis. Presque 15 heures de moins que l’année dernière, même si j’étais moins fort physiquement, ma courte expérience était mon principal allié. Je fais 3 heures de trop pour faire moins de 7 jours comme je le souhaitais avant le départ, mais honnêtement, je ne sais pas si j’aurais pu arriver à les effacer.

Cette édition a été endeuillée par le décès d’un concurrent et par de trop nombreuses chutes et blessures. J’ai alors eu besoin de prendre mes distances face à la performance pure. Quand je me demandais ce qui pouvait justifier de se mettre en danger pour faire la course, je n’arrivais pas à trouver les réponses. Tout comme ces paysages magnifiques que j’ai traversé dans un tel état de fatigue que je n’en ai pas apprécié le moindre centimètre carré. Tout comme le Mont Saint Michel, le Château de Chambord ou le Lac de Roselend, que j’ai croisé sans m’arrêter pour ne pas perdre de temps.

Participer à une course d’ultra-distance, c’est sillonner une quantité de paysages à une vitesse incroyable. C’est sentir le terrain changer à chaque tour de roue, se réveiller dans Loire pour s’endormir au pieds des Alpes le lendemain. Mais c’est aussi seulement s’habituer à son nouvel environnement qu’il faut déjà lui dire au revoir sans vraiment en avoir profité. Participer à une course d’ultra-distance, c’est accepter cela.

C’est se dire, la prochaine fois que je prendrais mon vélo, je ne ferais pas la course mais je prendrais le temps.

Je remercie la Team Ultra pour le soutien ainsi que Van Rysel pour le vélo sur lequel j’ai pris beaucoup de plaisir à rouler !

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Olivier Maria

Je cours et pédales des heures sans risquer l'hypoglycémie et avec une énergie infinie grâce au régime cétogène, une alimentation zéro-sucre et pauvre en glucides. J'ai accompagné des centaines d'athlètes dans leur transformation.

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